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Martial Gayant : « En quête d’une grande performance ! »

le 05 mai 2017 - Entretien, avec Martial Gayant
Martial Gayant est avec Frédéric Guesdon l’habituel directeur sportif de l’équipe FDJ dans le Tour d’Italie. Celui qui débute ce vendredi en Sardaigne est particulier. Il s’agit de la centième édition et la FDJ n’y a jamais été aussi ambitieuse. Face aux Naïro Quintana ou Vincenzo Nibali, Thibaut Pinot ambitionne le podium. Entouré de ses équipiers habituels, le leader du Trèfle est habité d’une confiance sereine. Ses directeurs sportifs aussi. Dans un Grand Tour, rien n’est simple mais le débuter avec un tel enthousiasme, c’est vraiment chouette !

Martial, tu es réputé pour ta connaissance des classiques et des courses en Belgique mais le Giro est également ton affaire ?

Sans réfléchir, je ne sais pas combien de Giro j’ai fait… Je ne vis que dans le présent. Je peux dire que je l’ai fait une seule fois en étant coureur. C’était en 1984 quand Fignon se fait battre par Moser. J’avais 21 ans et j’avais gagné le contre la montre par équipes et une étape à Isernia. J’avais fini 15e du général en bossant pour mon leader et le classement par équipes avec le troisième homme Mottet. Pas mal à 21 ans, n’est-ce-pas ? Bon avec l’équipe FDJ, j’ai vécu la huitième place de Bradley McGee en 2004, la sixième de Sandy Casar en 2006. J’ai dû le faire une dizaine de fois comme directeur sportif.

 

 

"Je pense qu’à cette heure, il est mieux préparé qu’un Quintana, qu’un Nibali qui seront présents en troisième semaine mais Thibaut est déjà prêt"

 

 

Pour l’équipe FDJ, l’objectif chaque année n’est jamais le même. Une fois des victoires d’étapes, un maillot distinctif ou un Top 10. Cette année, il est plus élevé encore ?

L’objectif cette année est le podium même si c’est facile à dire. Je dois dire que Sandy Casar partait toujours dans le Giro pour aller chercher un bon classement mais les temps ont changé. A cette époque, le staff de l’équipe se réunissait le 15 avril, faisait le bilan du début de saison. Ceux qui avaient déçu, souvent, faisaient le Giro pour se remettre à niveau. Parallèlement, il n’y avait pas assez de courses pour y parvenir. J’ai le souvenir de Vogondy qui ainsi se retrouvait au départ. D’autres que lui passaient par le Giro. On les relançait en prévision du Tour ou de la fin de saison. Aujourd’hui ce n’est pas le cas, on les prépare vraiment pour le Giro. Avant, il arrivait que les coureurs n’apprennent qu’ils étaient engagés 15 jours avant. Depuis 7 ans, les coureurs le savent dès l’hiver qui précède.

 

Cela signifie que la participation au Tour d’Italie relève d’une action volontaire ?

Au cours des années dont je vous parle, certains coureurs prenaient ça pour une punition mais désormais c’est la décision d’un groupe. D’un staff. Dès le départ, tout le monde a un but, une mission : aller chercher un résultat majeur.

 

Le fait de viser un top classement vous contraint-il à courir ce centième Giro différemment ?

Le terrain n’est pas le même. Cette année, le premier rendez-vous se situe dans la 4e étape avec l’ascension de l’Etna. Ensuite, au niveau du parcours, les coureurs seront en prise tous les jours. Ça va donner de la tension. L’Italie a du relief et ça convient bien à Thibaut. Dans le final il y a du rythme et de la course. Ça lui plaira aussi. L’époque de Cippollini est finie. A l’époque du sprinteur italien, il pouvait y avoir trois cols, ça arrivait au sprint quand même parce qu’il régentait le peloton avec ses équipiers. Les autres n’avaient pas le droit de bouger. Dans les 100 premiers kilomètres, les coureurs passaient leur temps à parler de la famille, pendant 3 heures ça roulait à 30 km/h. C’était avant le World Tour. Maintenant, le Giro a une autre dimension. Les débuts d’étapes sont rapides, avec une échappée, un rythme élevé. Il y a de la course. La façon de courir en Italie convient à Thibaut. Il y a du mouvement, un terrain difficile et quand les coureurs veulent faire la guerre, il n’est pas facile d’arrêter le peloton.

 

Quand Alexandre Géniez signait de bons classements, comment vous y preniez-vous ?

On prenait le départ en ambitionnant un Top 10. En 2014, il y avait cet objectif puis s’est construit celui de Nacer Bouhanni qui souhaitait conserver son maillot rouge du classement par points. Certains jours, Alex avait dû rouler en plaine derrière des échappés. Sans rechigner. Nacer me disait qu’il ne devait pas s’économiser en vue de la montagne pour faire 13e, que ça n’avait pas d’intérêt. Je n’étais pas d’accord. En 2015, Alex avait fini 9e. Nous avions pris le départ du Giro avec des coureurs revenant de maladies ou de blessures. A l’époque, j’avais dit que j’étais parti avec une infirmerie. Le seul but était d’aller à Milan dans les meilleures conditions. Par exemple, je pensais perdre Jussi Veikkanen très tôt. Kevin Reza aussi avait beaucoup souffert durant les trois premiers jours. Alex avait fait un bon classement à Abetone et alors la vision de notre course est née. Tout le monde a oublié ses problèmes et en fin de compte, tout le monde est allé au bout. C’était une histoire d’hommes, une aventure humaine magnifique. A la fin, tout le monde était heureux avec un bon résultat d’Alex.

 

 

"C’est une équipe prête à se battre trois semaines"

 

 

Cela fait une grande différence avec cette année où la FDJ aligne quasiment une équipe type autour de Thibaut Pinot ?

C’est l’équipe type et comme le dit notre médecin Jacky Maillot, tout le monde est en bonne santé, affuté. C’est une équipe prête à se battre trois semaines. Il n’y a pas deux ou trois kilos de trop à perdre au départ. Chacun sait ce qui l’attend, sait le rôle à jouer. On peut dire qu’on est tous unis pour aller chercher la performance.

 

C’est dommage de ne pas commencer par un contre la montre par équipes ?

C’est un peu dommage en effet mais ce n’est pas grave. J’ai hâte d’être à la quatrième étape qui, dans mon esprit, remplacera le contre la montre. Nous avons les trois premiers jours pour renforcer la cohésion du groupe avant un bon résultat de Thibaut sur l’Etna. Pour rassembler et tirer tout le monde vers le haut, nous devons obtenir un bon résultat là-haut. Cette étape est déjà un tournant du Tour d’Italie.

 

Et la consistance de Thibaut pendant trois semaines est un avantage ?

Je pense qu’à cette heure, il est mieux préparé qu’un Quintana, qu’un Nibali qui seront présents en troisième semaine mais Thibaut est déjà prêt. Oui, c’est un avantage. Quintana, sa façon de courir on la connaît. Il est capable de montrer qu’il n’est pas bien pour surgir en troisième semaine. Il y a trois ans, quand il a gagné le Giro, il avait fait ça.

 

 

"A vrai dire, ça fait un Giro qui n’est pas plus difficile. C’était bien plus dur il y a deux ans"

 

 

Tu peux nous décrire ce Giro dans ses grandes lignes ?

Nous avons d’abord trois étapes en Sardaigne. La deuxième est vallonnée en direction de Tortoli avec plus de 200 kilomètres. Dimanche soir, après l’arrivée à Cagliari, les coureurs vont prendre l’avion en direction de la Sicile qu’ils atteindront en 40 minutes. Les staffs le feront par bateau et par la route en une demi-journée. Il y a donc une première journée de repos lundi. Mardi c’est l’Etna. Le prochain rendez-vous pour Thibaut sera ensuite la montée du Blockhaus, le dimanche 14 mai et dans l’étape 9. Durant les quatre étapes précédentes, nous devrons attendre. Le but de l’équipe sera de garder notre leader au chaud. Le Blockhaus près de Pescara, nous le connaissons, c’est un parcours habituel de Tirreno-Adriatico qui culmine à 1.700 mètres d’altitude. Le lendemain, ce sera la deuxième journée de repos que nous vivrons à Foligno.

 

Et la course y reprendra avec un contre la montre individuel ?

C’est l’étape 10, le mardi. A Foligno où Arnaud Démare avait fini deuxième en 2016, battu pas Greipel et après que Mickael Delage a déchaussé. Le chrono est long de 40 kilomètres sur un parcours vallonné. Julien (Pinot) était allé le voir pendant Tirreno-Adriatico et je pense que c’est un bon tracé pour le champion de France de la spécialité. La gestion de la journée de repos sera cruciale, il faudra faire des efforts en vue du contre la montre.

 

Et déjà, le Tour d’Italie approchera de la haute montagne ?

L’étape 11 se disputera en Toscane et en Romagne, sur un parcours de moyenne montagne. C’est un peu comme le Jura. Elle sera suivie d’étapes pour sprinteurs avant le samedi 20 et l’arrivée jugée au sommet d’Oropa, la montée de Marco Pantani. C’est une montée sèche de 12 kilomètres. Le lendemain, l’étape 15 propose le final du Tour de Lombardie avec l’arrivée à Bergame quand Thibaut avait pris la troisième place. Ce sera nerveux avec des descentes sinueuses. Il faudra de la vigilance.

 

Nous en serons à la troisième étape de repos, toujours le lundi ?

Oui et puis cap sur les Dolomites où le programme est dense. Le mardi, c’est 220 kilomètres avec le Mortirolo, le Stelvio, l’Umbra Pass quasi en haut du Stelvio et une descente sur Bormio où sera jugée l’arrivée. C’est l’étape reine, on monte à 2.500 mètres deux fois et il faudra éviter de se mettre le cœur dans la boite à gants. Là, le classement général va se dessiner. Le lendemain, pour l’étape 17, c’est moins difficile mais on sera encore dans l’endurance, 220 kilomètres de nouveau pour rentrer dans le Trentin. Le départ sera difficile parce que la fatigue de la veille va être présente. Et si t’es mal, ton cœur ne sortira pas de la boite à gants. La cochonnerie, c’est l’étape 18. 137 kilomètres, quatre cols dont trois à 2.200 mètres. L’étape est vraiment courte et il faudra faire très attention aux délais. Au programme, le Passo Pordoï, le Valparola classé en deuxième catégorie malgré l’altitude et le Passo Gardena. L’arrivée sera jugée dans la station de Val Gardena. Fignon y avait pris le maillot rose en 1984. Le vendredi, c’est une étape 19 proposant une arrivée au sommet à Piancavallo. 15 kilomètres d’ascension, 190 kilomètres au total. Le samedi, l’étape passe par le Montegrappa avant une arrivée pas loin de Trévise. On finira la journée par un transfert de 260 kilomètres.

 

Le dimanche, une fois n’est pas coutume, le Giro se termine par un contre la montre?

C’est tout plat pendant 28 kilomètres au départ de Monza et l’arrivée à Milan. A vrai dire, ça fait un Giro qui n’est pas plus difficile. C’était bien plus dur il y a deux ans.

 

Comment envisages-tu ta relation de travail avec Thibaut ?

Thibaut, finalement, je n’ai pas souvent travaillé avec lui. Au début de sa carrière, j’étais son chat noir, il lui arrivait toujours quelque chose. Quand il me voyait arriver, il disait ‘’voilà la scoumoune qui arrive !’’ Et puis il y a eu de belles performances dans Tirreno-Adriatico et dans le Tour de Lombardie qui ont cassé la spirale quand il était malade, abandonnait et me laissait orphelin.

 

Tu le trouves dans quelle disposition ?

Il est bien. Lui et ses équipiers m’ont chambré sur le Tour de Trentin. J’avais demandé qu’ils ne le fassent pas à bloc mais m’ont fait remarquer qu’ils sont allés chercher des résultats. Ce groupe a des ambitions. Le Tour du Trentin a été très riche pour eux. On en rigole. Thibaut m’a dit ‘’alors tu cherches un deuxième sprinteur ?’’  Je lui ai répondu qu’en effet il a mis Arnaud Démare en difficulté. N’empêche, Thibaut m’avait fait une super bonne impression sur les pavés dans une étape du Tour de France. Au Trentin il est devenu sprinteur mais il va rester à sa place, hein !

 

Qui sera le capitaine de route de l’équipe FDJ pendant ces trois semaines ?

Il y en aura deux. William Bonnet s’impose par son expérience et Benoît Vaugrenard qui était avec moi l’an dernier. C’est un sage. Il y aussi Steve Morabito qui a la maturité. Dans cette équipe, je n’ai pas de néo-pros, on va se consacrer à la performance. Sébastien Reichenbach, le lieutenant de Thibaut, je vais le ralentir un peu en première semaine. Il a du tempérament, il n’aime pas être distancé mais j’ai bien besoin de lui en troisième semaine. Je veux qu’il y soit avec Thibaut comme dans Tirreno-Adriatico, quand il fait deuxième derrière Sagan à Fermo. Seb doit apprendre à se raisonner. Il a souffert d’une petite contracture en fin de Tour de Romandie mais ça rentre dans l’ordre.

 

Quel sera le rôle de Tobias Ludvigsson et Jérémy Roy ?

Ils sont volontaires. Je sais que je ne peux pas avoir 9 coureurs opérationnels chaque jour pendant trois semaines. Un jour, un gars sera en difficulté et il faudra gérer pour qu’il soit bien plus tard. Jérémy et Tobias seront importants en moyenne montagne. Avant le départ ce vendredi, les coureurs vont mettre des croix sur certaines étapes, pas pour jouer l’étape perso mais pour travailler auprès de Thibaut en fonction du terrain. Matthieu Ladagnous aura le travail en plaine. Enfin, il y a Rudy Molard qui est bien chez nous. Lui, dans une étape comme celle de Bergame, il sera un joker.

 

Comment est constitué le staff ?

Il y a un camion cuisine pour des repas de communion, un camion atelier, le bus conduit par Thierry Picard, un crafter pour les valises et préparer les hôtels, une caravelle pour suppléer le bus quand il ne peut pas monter au sommet d’un col, trois voitures. Ça représente 4 mécanos, 6 kinés, deux directeurs sportifs, le médecin, l’attaché de presse, l’entraîneur Julien Pinot. En tout 25 personnes en plus de Marc Madiot qui nous a rejoint. Enfin, puisque que nous sommes à l’heure des réseaux sociaux, une équipe de tournage pour vous faire vivre cette aventure de l’intérieur.

 

 

 

 

 

 

L’objectif podium fait face à un plateau relevé ?

Au Giro, il y a quand même souvent de beaux plateaux. Il y a 10-12 ans en arrière, ce n’était pas ça, il y avait beaucoup d’équipes italiennes. Cippollini et Petacchi se partageaient le gâteau, Gilberto Simoni régnait en montagne. Aujourd’hui c’est très différent.

 

Et toi Martial comment abordes-tu ce centième Giro ?

Chaque année, je suis content de faire le Giro mais cette année j’ai un bel objectif. J’ai bien préparé cette course, tout se passe bien. La première semaine est compliquée avec les deux traversées, l’organisation de l’équipe doit être huilée. J’ai participé à six Grands Tours avec l’équipe Renault-ELF, on en a gagné cinq. Cette équipe m’a donné l’idée de la valeur de l’engagement à donner. Ce fut une très bonne formation pour moi. Coureur, tu le vois différemment. Trente ans après, je m'en rends compte. La barre était haute. Il faut qu’elle le soit !

 

 

Par Gilles Le Roc’h

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